Short stories

La voix qui a tout changé

Les poètes disent que les yeux sont le miroir de l’âme. Mais pourquoi parlent-ils si peu de la voix ? Moi, je t’ai rencontré en entendant ta voix. Et puis, un jour, j’ai découvert tes yeux aussi.

Dans ce grand amphithéâtre du nord-ouest de la France, je ne me suis jamais imaginé qu’une voix changera tout. Je n’avais pas choisi d’aller en Bretagne pour perdre ma tête à cause d’une voix ! J’avais vraiment d’autres plans pour ces 365 jours devant moi. Je me rappelle encore tous les détails de ce 10 octobre. Il y avait tellement du monde, de tous les pays, ton drapeau était plus grand et plus visible que le mien, parce que ta nation comptera toujours davantage sur la carte de ce monde que celle de laquelle je me sentirai toujours si liée, je me suis levée, j’ai commencé à parler avec de la ferveur sur le pourquoi j’avais choisi la France, de nouveau !!, je me suis plainte, comme je l’ai fait aussi pendant douze mois, car il pleuvait un peu trop, pour mes goûts, dans ce Finistère où nos vies allaient se croiser et puis, fière de mon témoignage, je me suis assise. Le Français qui conduisait la discussion, je pense qu’il s’appellait Pierre, a donné la parole à quelqu’un d’autre et…je t’ai entendu. Pour la première fois, j’ai entendu ta voix. Ta voix si grave, d’une si belle sonorité pour mes oreilles. Tu as prononcé le nom de la ville où j’allais passer une année de ma vie et je me suis promise que j’allais te parler après. C’était par hasard que tu avais choisi de parler après moi ou par conviction ? Les présentations finies, tout le monde est allé se réjouir des activités qu’ils avaient préparées pour nous. Cet après-midi d’octobre j’ai cherché ta voix dans chaque salle, dans chaque personne avec laquelle j’ai échangé des mots. Mais hélas, tu n’étais nulle part… J’ai senti alors une grande frustration. Je n’avais, peut-être, plus jamais la chance de te connaître.

Dans ma petite chambre de l’appartement que je partageais avec deux autres étrangères, l’idée que je ne savais même pas où te trouver dans cette ville ne me laissait pas tranquille. Pourquoi je ne me suis pas retournée pour voir ton visage ? Aurais-je eu encore la chance de t’avoir rencontré, un jour, à la même boulangerie d’où je m’achetais chaque matin des croissants au beurre ? Tu regardais le lever du soleil par quelle fenêtre dans cette ville où Saint-Corentin veillait, de sa cathédrale, sur tous ?

Les jours sont passés, un après l’autre et je ne t’ai pas rencontré ni au marché, samedi matin, ni aux crêperies du centre-ville, ni dans les ruelles où je me promenais chaque soirée en rentrant chez moi. Et puis, un jour, ta voix a rencontré la mienne. Il pleuvait comme il pleut en Bretagne, mais comme elles étaient belles les illuminations de Noël dans ce petit village médiéval !

-Une crêpe caramel au beurre salé, s’il vous plaît !

-Vous n’êtes pas Français, non ?

-Non, je ne suis pas Français. Ça s’entend si facilement ?

-Votre petit accent… Et voilà votre crêpe, monsieur !

– Merci ! Bonne soirée !

-Tu veux que je t’aide avec ta parapluie ?

– Merci beaucoup! On doit se dépêcher ! Le dernier bus part dans quelques minutes.

Dès ce jour-là, ta voix et la mienne se sont rencontrées pas mal de fois jusqu’au jour où chacun a suivi sa route.

Je me rappelle encore de cette nuit de printemps quand on s’est baladé sous la pluie. On a fait trois tours du centre-ville, il n’y avait presque personne, car cet endroit paraissait toujours abandonné après 21h00, je parlais sans cesse, comme d’habitude, et sur ce pont où ma parapluie noire avait cedé au vent bréton, une longue silence s’était instalée entre nous. Je voulais te dire que je t’aimais bien, au-delà de ta bizarrerie, mais je n’ai pas trouvé le courage de le faire.

-Bon, il fait assez tard ! Je pense que chacun doit rentrer chez soi, non ?

-Oui, t’as raison !

-Bonne nuit!

-À toi aussi !

Le jour où tu m’a répondu que ça serait mieux qu’on reste ce qu’on était déjà, je t’ai dit juste…’d’accord’. Mais qu’est-ce que nous étions ? Est-ce que tu sentais qu’il y avait une connexion entre nous, comme moi ? Pendant les moments qu’on a partagés ensemble, j’avais l’impression que je ne t’étais pas si indifférente. Mais c’est bien possible que je n’aie pas raison… Je pense maintenant que je ne vais jamais savoir ce que j’ai été pour de vrai dans tes yeux. J’étais consciente qu’il y avait un océan entre nous, que tu voulais rentrer chez toi après cette expérience, que c’était une idée folle de commencer quelque chose avec quelqu’un de si loin, mais moi, j’ai senti qu’il y avait quelque chose de fort entre nous. Et pour cela, j’étais prête pour tout sacrifice. Moi, je crois que ce genre de connexions sont rares dans la vie ! Et qu’il ne faut jamais laisser nous échapper les chances données par le destin.

À Paris, cette nuit-là, j’ai pensé à toi. On était tous les deux dans cette ville que je vais toujours aimer, moi dans une mansarde pauvre du plus cher arrondisssement de la capitale, toi…Dieu sait où. Je regardais le fromage et la charcuterie que Mathilde m’avait laissés pour le dîner. Je n’avais pas faim. Je savais que le prochain jour, tu avais ton vol pour un autre continent. J’ai pensé à t’écrire, mais je me suis dit que c’était peut-être une idée bête. Donc, je ne l’ai pas fait. À trois heures du matin, je suis allée aux toilettes. Il n’y avait personne dans le couloir, mais quand j’ai introduit la clé dans la serrure, j’ai senti quelqu’un derrière moi. Quelle peur !

-Ne vous inquiétez pas, mademoiselle ! Je ne vous fais rien. Vous voulez une cigarette ?

-Non, merci ! Bonne nuit !

C’était le voisin bizarre dont Mathilde m’avait parlé. En revenant dans la chambre, j’ai lu ce que tu m’avais écrit dans mon carnet : J’espère que tu as passé une bonne année en Bretagne, malgré la pluie. Profite bien du soleil, cet été !

Quelques heures plus tard, j’ai pris le premier métro et je suis allée à la Gare de Bercy. Dans le Ouibus qui allait à Marseille, je pensais que ton avion était prêt pour un long voyage au-dessus de l’Atlantique. J’allais dans le sud. Tu allais chez toi. Finalement, chacun suivait sa route.

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